56. NOUVEAU PAIN. Le repas du Seigneur

Création : lundi 7 avril 2014 Mis à jour : lundi 15 septembre 2014

56. NOUVEAU PAIN
 Le repas du Seigneur


1. Celui qui a découvert que Jésus est le Seigneur (nouvelle naissance qui l´initie à ce que signifie le baptême), celui-là culmine son initiation par la participation au pain vivant dont se nourrit la communauté : « Je suis le pain vivant » (Jn 6,51), dit Jésus. En réalité, « si quelqu´un est dans le Christ, il est une création nouvelle : l´être ancien a disparu, un être nouveau est là » (2 Co  5,17). Nouvelle naissance, nouveau pain, nouveau temple... En effet, « le baptisé se lave désormais dans un monde nouveau,  et c´est dans un monde nouveau que se nourrit la communauté » (NCA).
2. D´emblée, surgissent différents questionnements : ce nouveau pain, que signifie-t-il ? Que signifie l´Eucharistie ? Quels changements importants se sont opérés tout au long de l´histoire ? Convient-il de réviser la Tradition à la lumière de l´Évangile ? Quelle relation existe-t-il entre le dernier repas de Jésus avec ses disciples et les déjeuners ou dîners au cours desquels le Seigneur se rend présent au milieu des siens ? Nous discernons la présence du Christ dans l´Eucharistie? La communion rentre-t-elle en jeu ? Ce nouveau pain, il nous nourrit ?
3. Quelques éléments. Avant la fête de la Pâque, Jésus –sachant que l´heure de passer de ce monde à l´autre était arrivée- dîne avec ses disciples (Jn 13,1-2) ; on célèbre la Pâque (Lc 22, 15), précisément la nuit où il va être livré (1 Co 11,24). Le dîner est un dîner pascal : la maison ainsi que les préparatifs pour l´agneau de la Pâque (Mc 14,12), les ablutions et le lavement (Jn 13,5), le pain trempé dans la sauce (13,26), lever la coupe à la fin du dîner (Lc 22,20), le chant des psaumes (Mt 26,30), la conversation qui se prolonge (Jn 13-17) et pendant laquelle Jésus révèle le sens de ce repas. La table de la célébration est la table de la Pâque, la « Pâque du Seigneur » (Ex 12,11).    
4. Et cependant, l´Eucharistie célébrée dans l´Église primitive le premier jour de la semaine ou « jour du Seigneur » (Ac 20,7; 1Co 16,2; Ap 1,10)                est, dès le début, nettement dissociée de la Pâque juive. Jésus ne relie pas son dîner à celui de l´agneau – lui-même est « l´Agneau de Dieu »- (Jn 1,29), mais il le relie à la fraction du pain et à la bénédiction de la coupe, gestes dont le premier précedait et le second terminait, respectivement, le repas de la Pâque et qui acquirent durant ce dîner un sens nouveau (1 Co 11,23-26 ;voir Gn 14,18-20). Dans le monde du judaïsme, la fraction du pain en introduction et la bénédiction de la coupe en conclusion servent à mettre en relief le sens-même du repas : l´appartenance à la même communauté. Le pain et le vin constituent le symbole du repas dans son entier; celui qui le préside, (le chef de famille ou celui qui remplit cette fonction -et parfois l´invité-) rompt le pain et le distribue à chacun en prononçant  une prière de louange  et d´action de grâces.
5. Jésus est un prophète « qui mange et qui boit » (Mt 11,19). La répartition du pain (accompagnée de prière d´action de grâces) apparaît dans les passages des multiplications des pains : « Alors Jésus prit les pains et, ayant rendu grâces, il les distribua aux convives, et de même aussi pour les poissons » (Jn 6,11). Mais la fraction du pain acquiert, lors du dernier dîner, un sens spécial. Dans la Pâque juive, le pain sans levain est le pain des persécutés, le pain de la misère et de la hâte (Ex 12,24.39), symbole des difficultés éprouvées. Ainsi le dit le rituel juif de la Pâque : « Voici le pain de la misère que nos ancêtres ont mangé en Égypte ; que celui qui en a besoin vienne célébrer la Pâque ». Jésus fait allusion à sa mort violente ; ce pain, symbole des difficultés éprouvées « est mon corps qui se livre pour vous ; faites cela en mémoire de moi » (1 Co 11,24 ; voir Mc 14,22 ;Mt 26,26 ;Lc 22,19). « L´Église grecque, dit Schmaus,  utilise du pain levé ; dans l´Église latine, c´est le pain sans levain qui est prescrit  (Concile de Florence, 1439). Le premier témoin indiscutable de l´utilisation du pain sans levain dans l´Église d´Occident est Rábano Mauro (mort en 850) ».
6. Le premier jour de la semaine (Lc 24,1.13), les disciples d´Emmaüs reconnaissent Jésus à la fraction du pain (24,35). Le repas de pain et de poisson que le Seigneur ressuscité offre à ses sept disciples (Jn 21,13) apparaît, dans l´art chrétien primitif, comme expression eucharistique. La fraction du pain est le nom le plus ancien de l´Eucharistie. Cette expression ne désigne pas seulemment le fait de rompre le pain, mais bien aussi le repas dans son entier, en tant que repas festif : « Le premier jour de la semaine, alors que nous étions réunis pour la fraction du pain »... (Ac 20,7-11 ;voir 2,42.46). Ainsi en est-il de la célébration de Paul en Troade : la communauté se réunit au troisième étage d´une maison, de nombreuses lampes sont allumées, la réunion a lieu au commencement de ce premier jour de la semaine, c´est à dire la nuit du samedi au dimanche (conformément au calendrier juif), Paul dialogue avec les frères de communauté jusqu´à minuit, puis il rompt le pain et le mange, la conversation se prolonge jusqu´à l´aube.
7. L´expression « fraction du pain » reste en usage tant que l´Eucharistie se célèbre dans le cadre d´un repas ; elle est aussi appelée le repas du Seigneur (1 Co 11,20). Dans ce cadre, dit Saint Paul, ne doit être exclus aucun aliment qui soit consommé accompagné d´action de grâces, car il est sanctifié par la parole de Dieu et par la prière (1 Tm 4,4-5). Dans l´épithaphe d´Aberce (à Hiérapolis, Asie Mineure, vers 180), le repas des Chrétiens est décrit comme étant composé de poisson, de pain et de vin (cf. Rouët de Journel, Enchiridion patristicum, Herder, 1969, p.187). Et cependant, l´accent est mis de plus en plus sur l´action de grâces : « Cette nourriture, dit Saint Justin, s´appelle entre nous eucharistie » (Apologie 1, 66). L´Eucharistie est dissociée du dîner et passe au déjeuner : « Cet agencement, nous le trouvons pour la première fois vers le milieu du IIº siècle (Saint Justin, Apologie I, 67). Par la suite, il s´imposa universellement » (Schmaus).
8. L´usage selon lequel on fait circuler pendant le repas une coupe à  laquelle tous boivent (Mc 14,23) fait de cette coupe le symbole de la communion avec le Dieu de l´Alliance, et avec les frères. Les frères participent à la table du Seigneur et la coupe déborde (Ps 23,5). Le croyant, reconnaissant et plein d´espoir, lève la coupe du salut (Ps 116,13). Dans le rituel juif de la Pâque, la coupe qu´on prend après le dîner (Lc 22,20) -la troisième, appelée coupe d´Élie- symbolise la venue du Royaume et elle est coupe de la libération pour les croyants opprimés. Au dernier repas, elle est aussi coupe de l´agonie que Jésus doit boire (Mc 14,36 ;10,38) et coupe de la nouvelle Alliance scellée en son sang : « Ceci est mon sang, le sang de l´alliance, qui va être répandu pour une multitude » (Mc 14,24 ; voir Ex 24,8). Jésus se réfère de nouveau à sa mort violente, qu´il assume comme une épreuve qui entre dans le projet de Dieu (Jn 18,11), mais l´épreuve portera son fruit : « Mon serviteur  justifiera des multitudes » (Is 53,11).
9. À cause de l´infidélité générale (Jr 22,9), l´ancienne alliance est rompue (31,32), tout comme un mariage qui se défait (Os 2,4). Mais malgré tout, le projet de Dieu demeure : il y aura une nouvelle alliance, inscrite au fond des coeurs. C´est une question de communion, un mystère de communion : « Je mettrai ma loi au fond de leur être et je l´écrirai sur leur coeur. Alors je serai leur Dieu et eux seront mon peuple » (Jr 31,33). La nouvelle alliance se réalise par l´intermédiaire du serviteur que Dieu constitue « alliance du peuple et lumière des nations » » (Is 42,6). « Si quelqu´un m´aime, il gardera ma parole, et mon Père l´aimera et nous viendrons en lui et nous nous ferons une demeure en lui » (Jn 14,23). Dans la nouvelle alliance, Dieu habite en nous : « Nous sommes temples du Dieu vivant » (2 Co 6,16), « il nous a rendus capables d´être les ministres d´une nouvelle alliance, non pas de la lettre, mais de l´Esprit » (3,6). Le Christ « ne fait qu´une seule chair avec l´Église (Eph 5,32) : nous sommes invités au festin des noces (Mt 22,1-14).
10. Dans l´évangile de Jean, après la multiplication des pains, Jésus annonce un autre pain : « Le pain qui demeure pour la vie éternelle » (Jn 6,27). Non seulement il multiplie le pain, mais il se présente lui-même comme le pain vivant: « Moi, je suis le pain vivant, descendu du ciel. Si quelqu´un mange de ce pain, il vivra pour toujours. Et le pain que je donnerai, c´est ma chair pour la vie du monde » (6,51). Les gens se scandalisent à un niveau de réalisme sommaire : comment peut-il nous donner sa chair à manger ? Mais Jésus se réfère à sa présence nouvelle, celle qui suit sa mort violente : « Ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment un breuvage » (6,55). Jésus donne une  fondamentale pour comprendre ce pain qui nous nourrit : l´inhabitation mutuelle,  sa présence nouvelle au-delà de la mort : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui » (6,56). Le Seigneur ressuscité est en nous et nous sommes en lui. Quant à la vie éternelle (6,47), celle à laquelle ressuscitent les morts, l´ont ceux qui croient en lui. Cela déborde toute philosophie : « C´est l´esprit qui donne la vie » (6,63).
11. Le mémorial juif fait état à tout moment de la réalisation du salut : «  Ce te sera pour toi un signe sur ta main et un mémorial devant tes yeux » (Ex 13,9). La communauté chrétienne accomplit le commandement de Jésus : « Faites cela en mémoire de moi » (Lc 22,19). Mais ce souvenir n´est pas une simple évocation d´un évènement qui s´est produit dans le passé : son efficacité parvient jusqu´au temps présent. Pour chaque génération, le mémorial du Christ « est sa propre Pâque, le Seigneur qui passe et qui sauve » (Ligier). Dans l´Eucharistie, est présent le Seigneur glorifié, le crucifié : « Chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu´à ce qu´il vienne » (1 Co 11,26). Le Seigneur s´en va, mais il revient : « Dans peu de temps, le monde ne me verra plus. Mais vous, vous verrez que je vis» (Jn 14,19).
12. Face au scandale de la croix et du tombeau vide (Jn 20,2), le Seigneur nous dit : « Ceci est mon corps ». Cela revient à dire : recherchez-moi dans l´Eucharistie, la réunion de la communauté : « Vous êtes le corps du Christ, et ses membres chacun pour sa part » (1 Co 12,27) ; c´est à travers vous qu´il agit.