53. L´AVENIR, AVEC ESPOIR. À partir de l´expérience de foi

Création : mercredi 7 mai 2014 Mis à jour : lundi 15 septembre 2014

 53. L´AVENIR, AVEC ESPOIR
À partir de l´expérience de foi


1. La parole de Dieu n´illumine pas seulement le passé, elle illumine aussi l´avenir. Dieu est “le premier et le dernier” (Is 44,6). Depuis l´expérience de foi, nous vivons le passé comme don de Dieu et le futur avec espoir. Cela n´est le fruit ni d´une spéculation ni d´une philosophie. En réalité : “Ce que l´oeil n´a pas vu, ce que l´oreille n´a pas entendu, ce qui n´est pas monté au coeur de l´homme, tout cela Dieu l´a préparé pour ceux qui l´aiment” (1 Co 2,9); “Celui qui est en Christ est une création nouvelle: tout ce qui est du passé a disparu, tout ce qui est là est nouveauté” (2 Co 5,17). Dans la rencontre avec le Christ, le monde et l´homme trouvent leur consistance et leur espérance  (Col 1,17;Ac 4,12).
2. Maintenant, il faut le reconnaître, ceux qu´on appelait les “novissimi” ils sont devenus bien vieux. En réalité, pour beaucoup, ils représentent une mauvaise nouvelle et inspirent la peur à bon nombre de gens: “Mort, jujement, enfer et gloire: garde-les bien toujours en mémoire”; de plus, il faut leur ajouter le purgatoire qui a été présenté (de façon erronée) comme un enfer en réduction. Non seulement la résurrection maintenant n´est pas annoncée -ce qui suppose une fraude évangélique-, mais en plus, il faut payer pour y accéder: “Ils dévorent les biens des veuves sous prétextes de longues prières”.
3. La vieille tradition des novissimi, Joseph Ratzinger la reprend dans son Eschatologie (2007); il la publie à nouveau trente ans plus tard, et la considère comme pleinement d´actualité. Le Pape se propose de mettre l´accent sur ce qui constituait –et qui continue à constituer- sa propre inquiétude, centrée sur “le sens de l´enseignement de Jésus” (p.16): ce qui concerne notre vie au-delà de la mort. Et cependant, en est-il bien ainsi? Ou bien plutôt, dans la ligne de la vieille tradition pharisaïque et ecclésiastique, la eschatologie papale ne présente-t-elle pas le sydrôme de Marthe (Jn 11,24), c´est à dire qu´elle renvoie la résurrection au dernier jour de tous les temps? Alors que Jésus l´annonce pour le dernier jour de la vie.
4. Le théologien Ratzinger a enseigné l´eschatologie pour la première fois en 1957: “J´ai osé commencer par les thèses –peu répandues à cette époque-là- qui ont fini par s´imposer dans le camp catholique: “Au fur et à mesure que je me préoccupais de ces questions et que j´approfondissais les sources... apparaissait d´autant plus clairement la logique interne de la tradition ecclésiastique”. Vingt ans plus tard, en 1977, l´illustre théologien se situe ainsi: “Aujourd´hui, je me trouve confronté à l´opinion générale; mais dans le sens inverse à celui de ma position lors de mes premiers essais” (p.19).
5. Pendant des siècles, dit Ratzinger, “l´Eschatologie a  occupé la dernière place dans les traités de théologie; elle dormait -dit-il- du sommeil du juste”. Et ces derniers temps, “comme conséquence de la crise historique de notre époque, elle est passée au centre de la pensée théologique”. Le théologien suisse Hans Urs Von Balthasar a qualifié ce changement de: “front météorologique” dans la théologie de notre époque (Eschatologie, p.24).
6. Comment s´est produit ce changement? En découvrant peu à peu que le message de Jésus offre une perspective eschatologique (du grec “eschaton”qui signifie “la fin”). Jésus annonce avec autorité la fin de ce monde qui passe et l´irruption du royaume de Dieu. Pendant des siècles, la eschatologie a été déplacée à la fin des temps, alors qu´elle est une dimension du temps présent. Cette génération, dit Jésus, ressemble à celle de Noé (Mt 24,37-39) et à celle de Lot (Lc 17,28-29): elle vit en tournant le dos à sa propre fin. Les paroles de Jésus sont valables pour toutes les générations et pour chacune d´entre elles. La fin de chacun est personnelle et ne peut être transférée à personne d´autre: “ Alors deux hommes seront aux champs: l´un sera pris, l´autre laissé” (Mt 24,40). Jésus libère de la “peur de la mort” (Hb 2,15) en annonçant la résurrection pour le dernier jour de la vie.
7. Pour Ratzinger, ce changement n´a rien de positif; il est “la conséquence de la crise historique de notre époque”, une bourrasque qui s´ajoute à la crise que vit la civilisation européenne. Cette nouvelle attention que l´on prête aux tons et aux demi-tons du Nouveau Testament est en relation avec la conscience d´effondrement qui taraude les esprits depuis la fin du XIX º siècle; comme pourrait le faire le pressentiment d´un tremblement de terre imminent à l´échelle planétaire. Cette conscience d´écroulement recevra une première confirmation tragique avec la première guerre mondiale; elle a peu à peu épuisé et miné la théologie libérale qui, jusqu´alors, occupait une position dominante; “puis la théologie passa du côté de l´existentialisme”; par la suite apparut “un courant plus fort et d´un réalisme bien supérieur: le marxisme” (pp. 25-26). En réalité, ce que le Pape appelle (non sans affectation) une soudaine attention aux tons et demi-tons du Nouveau Testament, c´est le fruit de l´inspiration conciliaire: celle qui revient aux sources et qui est tout particulièrement nécessaire en temps de crise. Sans la connaissance adéquate de la Bible, tout théologien chante faux.
8. Dans sa préface de la nouvelle édition, le Pape dit ce qui suit: ”La crise provoquée par la tradition -et qui devint virulente dans l´Église catholique à la suite de Vatican II-, conduisit à vouloir construire la foi strictement à partir de la Bible elle-même et sans tenir compte de la tradition”; “on expliquait alors que la résurrection se produisait au moment de la mort” et c´est ainsi que ”dans bien des endroits, l´action liturgique de demande pour un défunt en vint à s´appeler célébration de la résurrection” (pp. 14-15).
9. Aujourd´hui, dit le Pape, l´eschatologie pourrait s´écrire comme on écrit
 une discussion “avec la théologie du futur, de l´espérance de la libération”; “on n´y parle ni du ciel ni de l´enfer, ni du purgatoire ni du jujement, ni de la mort ni de l´immortalité de l´âme”. Il nous dit  que “dans le christianisme officiel, le message eschatologique a été profondément corrompu”, que “l´histoire de l´eschatologie constitue une histoire d´apostasie”, qu´on est passé “d´une pratique de l´espérance à une doctrine de la fin des temps”, et qu´”il y a bien longtemps qu´on attire l´attention sur le contraste existant entre le Maranatha des commencements du christianisme et le Dies irae du Moyen Âge” (pp. 27-28).
10. La généralisation qu´applique Ratzinger à l´eschatologie postconciliaire est injuste. En réalité, il est indispensable d´opérer une révision profonde qui passe par le retour aux sources. Pour le reste, le contraste est évident. Dans la prière des premiers Chrétiens Maranatha (Ap 22,17), apparaît le désir du retour du Christ; dans le Dies Irae médiéval dominent la peur et le jujement. “Qui croit en Lui n´est pas  jujé” (Jn 3,18). L´avenir, de plus, n´advient pas tout seul, nous devons le préparer de nos propres mains. L´espérance n´élimine pas l´action du croyant pour un monde plus juste et plus humain. La parole de Dieu ouvre dans l´histoire un chemin de libération.  
11. Quelle était la situation avant le Concile? Le théologien protestant Oscar Cullmann (1902-1999) écrivait en 1962: “Si aujourd´hui, nous demandons à un Chrétien courant -qu´il soit protestant ou catholique, intellectuel ou non-, ce que dit le Nouveau Testament sur le sort individuel de l´homme après la mort, à peu d´exceptions près, la réponse sera: l´immortalité de l´âme. Or, exprimée de  cette façon-là, cette opinion représente l´une des plus grosses erreurs du christianisme”.
12. “L´idée selon laquelle penser ainsi a été une erreur” poursuit Ratzinger, “s´est introduite avec une rapidité surprenante jusque dans les communautés de croyants sans que, à sa place, ait été fournie une nouvelle réponse concrète”.  “L´idée selon laquelle il n´est pas biblique de parler de l´âme s´est imposée de telle manière que le nouveau Missel Romain de 1970 lui-même a supprimé le terme âme de la liturgie des obsèques, ainsi que du rituel de la sépulture” (p. 124-125).
13. La crise, dit le Pape, est apparue ouvertement à partir du Concile Vatican II: pendant celui-ci, et sous le coup de l´impression d´une innovation totale, la continuité de la tradition qui avait régi jusqu´alors a fini par se transformer en ce qui est devenu le domaine à l´abandon du pré-conciliaire. A été suscitée ainsi l´impression qu´il fallait élaborer de nouveau le christianisme dans tous les domaines. C´est de cette manière que les questions sans réponse qui existaient aussi dans le domaine de l´eschatologie ont acquis l´élan d´éléments naturels qui, sans presque aucun effort, ont évacué l´ensemble structuré de la tradition (...). Le missel de Paul VI lui-même ne fait qu´oser parler de l´âme timidement à un endroit ou à un autre, tandis qu´il évite le plus possible d´articuler cette idée. Un facteur qui eut une profonde répercussion fut, sûrement, l´ample capitulation des personnes chargées de la réforme liturgique en ce qui concerne la nouvelle terminologie” (p. 288-289).
14. Que dire de cela? En premier lieu, les ruines ecclésiales, elles étaient bien là, et ce, depuis des siècles. C´est par la suite que se produisit la secousse du tremblement de terre, la crise que le Concile détecta en toute clarté: les “changements profonds et accélérés” du monde contemporain (GS 4). Il est heureux que, au coeur de cette situation, soit intervenu le Concile:” Il y eut un homme evoyé par Dieu qui s´appelait Jean” (Jn 1,6). De plus, il fallait donner des réponses à la chute des vieilles synthèses de foi: c´était un fait évident; et de nouvelles réponses ont été apportées, de nouvelles synthèses que le Pape connaît, cela ne fait aucun doute.
15. “L´idée que la résurrection se produit au moment de la mort, dit Ratzinger, s´est imposée à un point tel qu´elle est reprise aussi dans le nouveau catéchisme pour adultes (Catéchisme Hollandais). De telles idées ont fini par s´imposer presque complètement à tout l´ensemble de la conscience théologique” (p.128); mais cet accord est “plein de fissures et de failles logiques” (p.131). Néanmoins, n´est-ce pas la logique papale, la logique (thomiste) de la tradition, celle qui s´écroule définitivement? N´est-elle pas en train de s´effondrer avec fracas, cette tradition? N´est-elle pas partie inhérente du monde qui passe et qui est jujé par l´irruption du royaume de Dieu? Ne doit-elle pas plutôt être jujée, cette tradition, à la lumière de l´Évangile?  
16. Avec son Eschatologie, en 1977, Ratzinger se reconnaît “confronté à l´opinion générale” lorsqu´il revient aux sources et situe la résurrection au dernier jour de la vie de chaque homme. Mais dans l´actualité, en tant que Pape, il n´en sûrement plus ainsi: pour beaucoup, sa position qui consiste à reléguer la résurrection au dernier jour de l´histoire humaine constitue une pierre d´achoppement, un scandale au coeur de l´annonce de la bonne nouvelle de l´Évangile: “Lorsqu´on ressuscite”, “on est comme des anges”, “Dieu n´est pas un Dieu de morts, mais un Dieu de vivants”; “pour lui, tous sont vivants” (Mc 12,24-27).
17. Quelques aspects positifs sont à remarquer : le Pape assume la vision dynamique du monde qui est celle de Teilhard de Chardin; il distingue entre l´essentiel et le caduc, ce qui passe et ce qui demeure à travers les différents changements, et ce, même à travers la mort. De plus, il rejette “toute interprétation naturaliste” de la résurrection; la résurrection, en conséquence, n´est pas pour lui la réanimation du cadavre. En même temps, il réclame le réalisme dans ce domaine.
18. Et néanmoins, le Pape croit trop dans les possibilités de la philosophie, et d´une philosophie “asservie à la théologie”; sur ce point, il apparaît thomiste et médiéval. Il assume sans discernement le syndrôme de Marthe,  et cela, malgré les paroles de correction de Jésus. Dans le fond, il semble ignorer la nouveauté de l´Évangile. Il reste marqué par la doctrine de la vieille tradition pharisienne et ecclésistique. Nous le disons et nous le répétons: aussi bien à l´époque qu´à l´heure actuelle, il est très répandu, le sydrôme de Marthe: “Je sais qu´il ressuscitera au dernier jour” (Jn 11,24), à la fin des temps.  Marthe connaît ce qu´on lui a enseigné, la doctrine pharisienne qui (bien sûr) ne la console que bien peu. Mais, ce que Jésus annonce au présent, c´est la nouveauté de l´Évangile: “Moi, je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s´il meurt, vivra; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais” (11,25-26). La question suivante s´adresse aussi à nous: “Cela, le crois-tu?”.
19. Le Pape passe sous silence un passage aussi significatif que celui-ci: “En vérité, en vérité je vous le dis, l´heure vient -et c´est maintenant- où les morts entendront la voix du Fils de Dieu et ceux qui l´entendront vivront (...). N´en soyez pas étonnés, car elle vient l´heure où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et sortiront: ceux qui auront fait le bien pour une résurrection de vie, ceux qui auront fait le mal, pour une résurrection de jujement” (Jn 5, 25.28-29). Dans ce contexte, si l´heure est arrivée (et nous y sommes maintenant), le “dernier jour” (6,54) est le dernier jour de la vie; et non pas le dernier jour de l´histoire.
20. Jésus dit, il est vrai: “Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l´âme; craignez plutôt celui qui peut mener à la géhenne à la fois l´âme et le corps ” (Mt 10,28). Et cependant, pour Jésus, il n´existe pas de situation intermédiaire entre la mort et la résurrection. Par ailleurs, comme il est “saint et pieux” de prier pour les morts, Jésus prie devant la tombe de son ami Lazare (Jn 11,42); mais il annonce sa résurrection maintenant, au présent, et dénonce ceux qui “dévorent le bien des veuves sous le prétexte de faire de longues prières” (Lc 20,47).
21. Dans la parabole de Lazare (Lc 16, 19-29), Jésus parle d´une situation définitive: “le sein d´Abraham”, “l´enfer”. Plus encore, le riche et Lazare sont représentés à l´état corporel, état qu´il est difficile de concevoir avant la résurrection. Dans le dialogue de Jésus avec le bon larron, il n´existe pas non plus de situation intermédiaire. Non, pas le dernier jour de l´histoire (c´est le délai le plus long qui puisse exister): mais bien aujourd´hui même!: “aujourd´hui, tu seras avec moi dans le paradis” (Lc 23,43). Quant à Étienne, il dit en mourant: “Je vois les cieux ouverts et le Fils de l´homme debout à la droite de Dieu” (Ac 7,56). Il est en train de voir la gloire de Dieu: que demander de plus?
22. “Le texte le plus difficile”, continue Ratzinger, est le suivant: “Nous savons en effet que si cette tente vient à être détruite, nous avons un édifice qui est l´oeuvre de Dieu, une maison éternelle qui n´est pas faite de main d´homme, dans les cieux...” (2 Co 1-10). Aucune des nombreuses exégèses du texte, dit le Pape, n´est pleinement satisfaisante” (p.146). En réalité, le texte est très simple, et ce qui est difficile, c´est de lui faire dire le contraire de ce qu´il dit. Nous chantons dans la liturgie: ”Notre vie, à nous qui croyons en toi Seigneur, ne se termine pas, elle se transforme. Et quand notre demeure terrestre disparaît, nous acquérons une demeure éternelle dans les cieux”. Pour celui qui vient de mourir, là aussi, nous prions ainsi: ”Accorde-lui que, de même qu´il a déjà partagé la mort de Jésus Christ, il partage avec lui la gloire de la résurrection” (Prière Eucharistique II). Selon le Concile Vatican II, “le rituel des Obsèques doit exprimer plus clairement le sens pascal de la mort chrétienne” (SC 81). La mort est “un passage”, et seulement un passage, “de ce monde au Père”  (Jn 13,1).
23. En cas de désaccord entre Écriture et tradition, le Pape s´en tient à la tradition. Il défend la tradition comme supérieure à l´Écriture, et ce, malgré que dit Jésus: “L´Écriture ne peut être récusée” (Jn 10,35). Il ne formule pas clairement “le sens pascal de la mort chrétienne”, comme le demande le Concile. Il ne semble pas valoriser l´inspiration conciliaire, qui revient aux sources et qui est nécessaire précisément au coeur de la crise qui affecte l´Église catholique. C´est pour ces raisons que l´eschatologie papale nous semble être un pas de plus en arrière, un pas en arrière dans la direction préconciliaire de l´odyssée ecclésiale actuelle. Elle révèle une profonde nostalgie d´un monde qui est définitivement du passé.
24. Il convient de le dire clairement: si réellement nous voulons avancer sur le chemin de la rénovation et de l´unité –deux grands objectifs du Concile-, chaque confession chrétienne se doit de réviser sa propre tradition à la lumière de l´Évangile.  Il nous incombe de faire la même chose: “Le Magistère ne se situe pas au-dessus de la parole de Dieu, mais bien à son service” (DV 10). De toute évidence, pour réaliser au plus haut niveau une révision de ce type, un nouveau concile serait tout indiqué. Il serait juste et nécessaire.

•    Dialogue:

-À partir de l´expérience de foi, nous vivons l´avenir avec espoir
-Les novissimi ont complètement vieilli, ils sont une mauvaise nouvelle.
-Les traditions pharisienne et ecclésiastique coïncident
-Jésus annonce la résurrection maintenant, au moment de la mort; et il dénonce ceux qui dévorent le bien des veuves sous le prétexte de faire de longues prières.
-Il convient de réviser la tradition à la lumière de l´Écriture